Villa E.1027
La villa E.1027 est construite en 1929 au bord de la Méditerranée.
Son histoire, on pourrait presque dire son épopée est à la fois émouvante, rocambolesque et tragique.
Publiée, oubliée, négligée, pillée, et squattée elle a heureusement été classée monument historique en Juin 1998 et rachetée par la Conservatoire du Littoral.
Cette villa exceptionnelle, une icône de l’architecture moderne, mérite de figurer dans les livres d’architecture à côté de celles de Le Corbusier, de Robert Mallet Stevens ou de Pierre Chareau.
Sa conception est le fruit du travail de deux auteurs, Eileen Gray styliste d’origine irlandaise et Jean Badovici, architecte roumain, diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture.
C’est de la conjonction de ces deux personnalités à l’expérience et au talent professionnel très différent mais complémentaires qu’est néé la villa E.1027.
Lorsqu’elle rencontre Jean Badovici en 1921 Eileen Gray est une styliste très appréciée par une clientèle bourgeoise et aristocratique pour la qualité et l’originalité de ses créations, paravents et meubles en laque, tapis et tissus tissés main.
Jean Badovici diplômé depuis 2 ans est alors engagé dans le lancement d’une revue d’avant-garde, L’Architecture vivante.
La part respective de ces deux créateurs dans la conception de la villa est difficile à établir.
Jean Badovici aurait davantage tenu un rôle de conseil alors que Eileen Gray était installée sur le site de 1927 à 1929 et s’investissait totalement dans la mise au point du projet, la réalisation du bâtiment, de l’aménagement intérieur et du mobilier.
La villa est implantée au bord d’une côte rocheuse en contrebas de la commune de Roquebrune-Cap-Martin sur un terrain en pente formé d’une succession de terrasses en murs de pierres sèches, les restanques.
Le programme était celui d’une maison de vacances pour « un homme aimant le travail, les sports et aimant recevoir ses amis.0» Il comprend un grand séjour ouvrant sur une terrasse, 2 chambres avec coin toilette dont une chambre d’ami, une salle de bains, des sanitaires et une double cuisine hiver-été accessible depuis l’extérieur ainsi qu’un logement de domestique et des locaux techniques.
La villa présente la plupart des caractéristiques des maisons modernes du début XXème, volumes blancs aux lignes épurées sans décor, toiture plate, pilotis, baies horizontales,
L’intérêt de la villa, son caractère exceptionnel ne résident pas seulement là.
Pour prendre toute la mesure de cette architecture il faut la visiter, la découvrir de l’intérieur avec son mobilier et ses aménagements, en s’y installant, en essayant de l’habiter pour quelques instants.
La référence nautique avec ses ambiances diurnes ou nocturnes est ici très présente.
Plutôt que les effets de style empruntés aux constructions navales comme les hublots, bouées ou autres petits équipements c’est l’implantation du bâtiment, la conception des espaces intérieurs, des baies et des façades, leur mise en relation avec le paysage marin qui vont activer l’imaginaire nautique des habitants et aujourd’hui des visiteurs.
La bâche en toile de la terrasse qui couvre la pergola et habille le garde-corps en dissimulant depuis le grand séjour les premiers plans terrestres au pied de la villa évoque le pont du bateau avec sa vue sur la mer.
L’extrémité Ouest de la terrasse en fond du séjour est conçue comme un ponton étroit équipé d’un hamac au dessus du vide et fait aussi penser à une proue, de même que l’implantation de la villa en biais par rapport aux murs des restanques oriente l’extrémité Ouest de la villa vers la baie de Monaco et dégage le bas du bâtiment du coté de l’entrée en donnant l’illusion d’un navire quittant son quai.
Le soir les veilleuses bleues brillent comme des balises dans la pénombre de l’espace intérieure et la tourelle de verre en toiture au dessus de l’escalier, périscope le jour et phare-lanterne la nuit est visible de loin.
L’univers nautique n’est pas la seule référence, il y en a d’autres plus terrestres comme les ensembles de persiennes en bois, coulissantes ou à l’italienne qui rappellent les volets à lames des vieilles maisons niçoises et mentonnaises.
Dans le séjour, à l’opposé de la vue sur la mer une baie est ouverte sur un paysage végétal et sur le village.
« Quand la mer est mauvaise et l’horizon marin triste, il suffit de fermer la grande baie du sud, de tirer le rideau, puis d’ouvrir au nord la petite baie qui donne sur le jardin de citronniers et sur le vieux village pour trouver un nouvel horizon tout différent où les masses de verdures remplacent les étendues bleues et grises.»
La conception des espaces intérieurs procède d’une attitude qui va chercher à concilier deux exigences apparemment contradictoires : l’ouvert et le fermé, l’espace libre, social, polyvalent et l’espace, intime, distinct, séparé, autonome.
Cette dialectique est présente dans la distribution générale des différents espaces à vivre et dans la plupart des pièces de la villa.
Comme dans les anciennes maisons bourgeoises la cuisine et ses dépendances sont séparées des autres pièces.
Chaque pièce est conçue pour être indépendante et avoir un accès direct à l’extérieur, car « chacun, même dans une maison de dimension réduite doit pouvoir rester libre et indépendant.
Il doit encore avoir l’impression d’être seul, et s’il le veut, entièrement seul.
Ce qui nous a amené à désaxer les murs pour éviter que les portes soient visibles.»
En revanche dans l’espace du séjour qui est conçu comme un espace polyvalent et ouvert selon le principe moderne du « plan libre » on trouve un coin alcôve pour un petit divan et une salle d’eau derrière un mur paravent.
Une disposition du même type est réalisée pour la chambre principale qui abrite un coin toilette en partie dissimulée derrière une coiffeuse-paravent .
Le rapport de la maison à la nature qu’elle soit terrestre ou maritime ainsi que la conception des espaces intérieurs ne sont pas la seule préoccupation d’Eileen Gray.
Elle s’intéresse depuis longtemps au mobilier et aux aménagements intérieurs et cherche ici à répondre aux attentes d’un mode de vie moderne avec un sens du confort très élaboré et une sensualité portée sur les formes épurées et les matériaux simples ou précieux, mats ou brillants, rugueux ou lisses comme le métal nickelé et le cuir, les cornières métalliques peintes, la tôle perforée et le contreplaqué, l’étain, l’aluminium « agréable dans les pays chauds» et le carrelage en céramique, le verre clair ou translucide et le celluloïd, les tapis en laine tissés main et aussi les plateaux en liège « pour éviter le bruit des assiettes et des couverts.»
La démarche d’Eileen Gray est inventive et originale.
Sa conception du meuble et des équipements intégrés à l’architecture intérieure n’est pas celle d’un objet rapporté mais plutôt d’un élément conçu en relation avec un espace ou associé à une autre fonction.
A la manière des mots- valises elle invente entre le hall et le séjour le meuble-épine qui combine la penderie avec le paravent pour éviter la promiscuité trop directe avec le séjour.
Cette penderie est équipée « d’un tube qui court le long de l’épine et reçoit les pardessus qu’on y dépose d’un geste libre sans aucun effort.»
Il y a aussi la coiffeuse-paravent, le bar-dégagement, le placard-tête de lit- veilleuse, la carte murale-étagères-luminaire, le plafond-éclairant.
Comparés aux meubles-objet traditionnels ces meubles ou équipements prennent une signification toute nouvelle, ils participent pleinement à la conception de l’espace et sont à la fois meubles et parois, luminaires et plafonds même si « les meubles…, perdant leur individualité propre, se fondent dans l’ensemble architectural.»
Dans la continuité de cette démarche Eileen Gray intègre à l’esthétique de l’ameublement et de l’éclairage les fileries électriques, les moustiquaires et autres petits équipements comme les interrupteurs et les prises de courants. Elle les compose comme des tableaux abstraits.
L’esprit créatif d’Eileen Gray ne s’arrête pas là.
Dans sa quête d’inventions « pour créer, il faut d’abord tout mettre en question.» elle va s’intéresser à la multifonctionnalité des baies et à polyvalence des meubles en leur donnant la possibilité de se transformer grâce à plusieurs dispositifs mécaniques qui vont leur faire jouer une véritable chorégraphie.
Pour les baies en façade un système d’ouverture répondant à plusieurs fonctions est mis au point pour offrir la vue la plus large par des grandes baies vitrées, la ventilation naturelle par des baies ouvrantes en « accordéon », la protection des effets du soleil par les ensembles de volets à persiennes modulables coulissants ou rabattable par ce que « une fenêtre sans volet est un œil sans paupière. »
Les meubles vont pouvoir s’ouvrir en pivotant ou en coulissant, disparaitre en s’escamotant, s’assembler pour grandir ou se déplacer légèrement d’une pièce à l’autre.
La table servira pour écrire, prendre le thé, déjeuner à plusieurs lorsqu’elle est réunie avec d’autres.
Cette polyvalence du meuble répond à une multifonctionnalité des espaces et au nomadisme des habitants dans la villa, comme la niche-alcôve au fond du séjour qui permet de faire la sieste l’après midi ou d’accueillir un visiteur pour la nuit : « …une grande niche de structure abrite un petit divan à la tête duquel on a mis un meuble plat refermant oreillers, moustiquaire, bouilloire et livres.
Une table mobile à deux pivots permet de lire couché.
Une lumière blanche entre deux verres bleus, donne une clarté rationnelle.»
En 1929 la villa E1027 a fait l’objet d’une publication très complète dans la revue des éditions Morancé, « L’Architecture vivante » dirigée par Jean Badovici.
Un texte intitulé « De l’éclectisme au doute » introduit sous forme de dialogue les idées de Eileen Gray et de Jean Badovici et précède trente quatre planches de photos et dessins qui sont accompagnées d’une description détaillée et argumentée de la villa et de ses aménagements intérieurs.
A l’occasion de ces textes, Eileen Gray prend position vis-à-vis des idées des architectes modernes et fait part à plusieurs reprises de son attention à l’individu dans son rapport à l’architecture, « « Il faut construire pour l’homme, qu’il retrouve dans la construction architecturale la joie de se sentir lui-même, comme un tout qui le prolonge et le complète.»
Jean-Michel Bossu
