Le Mobilier Intégré
Pour Eileen Gray, si la porte d’entrée de la villa est ouverte, il n’est pas question qu’un regard indiscret pénètre vers la droite, à l’intérieur. Un peu comme pour l’architecture japonaise, la découverte d’un lieu se fait par étapes, d’où son invention de cette grande épine en bois qui, par sa disposition, ne manque pas de rappeler ses hauts paravents en bois laqué.
Et cette invention va beaucoup servir :
-« un tube qui court le long de l’épine reçoit les pardessus qu’on y dispose d’un geste libre, sans aucun effort »
-« L’épine de l’entrée, vue de l’intérieur de la salle, est constituée par une série de casiers que termine, en une verticale fortement accusée le demi-cylindre en celluloïd transparent enfermant une colonne de disques de gramophone … »
Toujours dans l’entrée, sur la gauche cette fois, on pouvait déjà trouver une structure en demi-cylindre en celluloïd transparent pour accueillir les chapeaux sur des cordelettes croisées. Celui-ci n’existe plus. On se demande pour quelle raison, la dernière propriétaire, Marie-Louise Schelbert, a fait maladroitement murer le passage de l’entrée vers la salle de bains. L’on pouvait tout de suite entrer s’y rafraîchir en rentrant d’une promenade à pied forcément assez longue vue l’étendue du chemin d’accès. La circulation initiale avait été conçue par Eileen Gray pour rayonner à partir de l’escalier circulaire, vers la grande pièce, vers la salle de bains, et en hauteur vers le toit (et sa cellule de verre lumineuse comme un phare), ou vers les chambres d’amis et de service.
A l’opposé de l’épine-paravent, répond dans la grande pièce, un mur qui n’atteint pas non plus le plafond et « qui dissimule une toilette complète avec douche, meuble à linge, un placard, etc… »
Ces murs ont pour originalité de présenter près du divan des coussins « satellites », c’est-à-dire des coussins d’appui pour le dos plaqués sur le mur. Leur tissu surpiqué en grandes bandes plates a servi aussi à confectionner le dessus de lit de la chambre d’Eileen Gray. La toile enduite ou le cuir en plus haut relief sur le fauteuil « Transat » pourrait bien être du même fabricant.
Dans le living, en face de l’espace de douche, une sorte d’alcôve pour le repos abrite un divan et l’ensemble serait banal s’il n’était équipé d’une tête de lit très étudiée. Eileen Gray devait aimer lire et travailler au lit car ses têtes de lit sont particulièrement complètes. Elle conçoit « un meuble plat renfermant oreillers, moustiquaire, bouilloire et livres. Une lumière blanche entre deux verres bleus donne une clarté rationnelle…». De même, la tête de lit de sa chambre personnelle est « encontreplaqué qui fait corps avec le mur ». A la suite de ses tables de chevet à double mouvement, on comprend qu’elle soit allée jusqu’à créer une table de chevet ajustable pour sa nièce, Prunella Clough, qui aimait prendre son petit déjeuner au lit.
Sa deuxième trouvaille pour cet espace réduit est une « porte à lames pivotante (sic) formant volet et qui permet une aération rationnelle ». La ventilation de la salle de bains est également assurée par une porte à lames.
Pour son mobilier encastré, Eileen Gray répète ses tablettes rabattables : une tablette pour la table du bar en aluminium strié qui sert aussi de table à desservir.
De la même manière inattendue dont elle a fait preuve dans l’emploi du liège pour le plateau de la table et pour les tiroirs de la grande coiffeuse de sa chambre, Eileen Gray pense à utiliser l’aluminium brillant pour les hautes parois de cette même coiffeuse. Elle gaine également d’aluminium la baignoire ordinaire qui bénéficie ainsi d’un aspect rafraichissant.
Son thème favori, le paravent à feuilles pliables, Eileen Gray aime à le reprendre. Comme pour les volets de la grande baie vitrée, la petite porte pliante du meuble de rangement de la salle de bains, légère et souple, se commande presque d’un seul doigt. En 2009 encore, on pouvait oser se permettre de jouer à plier ou déplier cette porte en accordéon dans l’espace dans un sens ou dans un autre.
Pour la petite chambre d’amis accessible en bas par l’escalier hélicoïdal, Eileen Gray a inventé deux meubles intégrés apparemment simples. Le premier de ces « meubles sans pieds accrochés au mur » est un secrétaire fixé au mur et qui en épouse l’angle droit. « Un meuble combiné à tiroirs multiples, des rayons à livres et une table à écrire pouvant se fermer. Une lumière douce, blanche et bleue qui n’atteint pas directement les yeux». Le plan de travail est éclairé grâce à un tube à incandescence caché à l’intérieur. Avec sa tablette qui se rabat comme pour tous les secrétaires, il présente l’originalité d’inclure un petit plateau rond juché sur un bras mobile sur lequel l’homme au travail peut poser un encrier ou encore sa tasse de thé ou son verre de whisky, cela sans risquer de tacher ses papiers. Sur la photographie, on reconnait un exemplaire du numéro 1 de la revue Documents d’avril 1929.
Le second meuble intégré est une grande armoire de rangement de vêtements fixée au mur. La porte en se repliant, non seulement présente l’avantage de découvrir la totalité de l’espace intérieur, mais elle ne nécessite qu’un espace minimum devant celui qui ouvre le meuble, à l’inverse de portes coulissantes ou à double battant.
Eileen Gray échelonne en angle une série de trois tiroirs pivotants comme elle les affectionne. Nombreux seraient les exemples à trouver dans son mobilier moderniste, le plus proche étant celui de la petite coiffeuse, transportable elle, où pivotent aussi deux tiroirs angulaires. Serait-ce un emprunt à Pierre Chareau (tout comme le principe de l’armoire extensible qu’elle réalisera à Tempe a pailla)? L’idée était sans doute dans l’air du temps.
La penderie transparente sur le dessus bénéficie de l’éclairage du faux plafond lumineux. « Une toilette avec plafond éclairant». Un radiateur masqué par une grille fine est encastré sur le retour afin de réchauffer le coin de la toilette, le lavabo et son miroir Satellite. On se croirait presque dans une cabine de paquebot, alors qu’on est pourtant bien au niveau de la terrasse et du jardin où l’on peut sortir contempler « la Riviera ».
A E.1027, Eileen Gray la voyageuse n’a pas banalement « posé ses malles », elle les a intégrées dans chaque mur de sa villa avec un art fait de soin et de liberté qui n’appartenait qu’à elle.
Monique Baillon
Cette citation et les suivantes sont extraites du numéro spécial de L’Architecture Vivante publié en 1929 (avec 34 planches en noir et blanc):
E.1027 Maison en bord de mer par Eileen Gray et Jean Badovici, architecte / texte
d’Eileen Gray et Jean Badovici. Nouvelle éditions, Imbernon, Marseille, 2006 avec des textes supplémentaires de Jean-Paul Rayon, Jean-Lucien Bonillo et Pierre-Antoine Gatier.
