Eileen Gray
Bibliographie
Kathleen Eileen Moray
9 août 1878
Naissance de Kathleen Eileen Moray en Irlande, dans le Comté de Wexford, près d’Enniscorthy dans le manoir de Brownswood.
Elle séjourne aussi dans la villa familiale londonienne de South Kensington.
Le mari de sa sœur ainée détruit le cher vieux manoir couvert de feuillage de son enfance pour le transformer en maison de style Tudor, ce que, nous révèle son biographe Peter Adam°, Eileen Gray n’oubliera jamais.
C’est lui aussi qui pousse la mère d’Eileen à revendiquer le titre de Baronne Gray.
1900
Elle perd son jeune frère Lonsdale qui meurt pendant la guerre des Boers, et son père, artiste peintre amateur qui parcourait le continent.
Sa mère l’emmène à Paris à l’occasion de l’Exposition Universelle.
1901-02
Elle obtient de partir à Londres et de fréquenter la Slade School of Fine Arts, école de peinture pour jeunes gens de lahigh society, et, l’année suivante, de partir à Paris étudier le dessin.
Elle s’inscrit à l’Atelier Colarossi puis à l’Académie Jullian.
De tempérament timide, elle retrouve à Paris essentiellement des amies de la Slade School.
1905
Rentrée à Londres, en se promenant, elle tombe en arrêt devant la laque chinoise de l’atelier de restauration de D.
Charles où elle se fait aussitôt acceptée comme apprentie.
Elle part quelque temps en Algérie et découvre ainsi l’architecture cubique des pays de la méditerranée.
1906
Eelle retourne à Paris et rencontre Seizo Sougawara, un laqueur japonais venu restaurer les laques de son pays présentées à l’Exposition Universelle.
1907
Elle s’installe 21 rue Bonaparte dans un appartement du XVIIIe siècle qu’elle gardera toute sa vie.
Dans ce même quartier de Saint-Germain-des-Prés, rue Guénégaud, elle travaille l’exigeante technique de la laque jusqu’à s’en rendre malade, guidée par Sougawara.
C’est grâce à elle qui tente déjà de se libérer de l’influence des formes végétales de l’Art nouveau, que Jean Dunand débute comme élève de Sougawara.
En 1909
Avec Evelyn Wyld, une amie d’enfance, elle effectue un voyage au Maroc dans le but d’apprendre à fabriquer des tapis à l’instar de Da Silva Bruhns;
elle installe son atelier de tissage rue Visconti.
Les motifs que dessine Eileen Gray sont délibérément abstraits.
Elle achète sa 1ère voiture, une Chenard & Walker et se passionne pour l’aviation (un aéroplane resurgira dans sa création de lampes).
En 1912
Elle part faire un grand voyage en Amérique, de New York jusqu’en Californie.
A son retour, ses panneaux de laque lui amènent un début de notoriété : celui de La Voie lactée, à la poussière d’étoiles sur fond bleu, est publié dans Vogue à Londres.
1913
Elle expose au Salon des Artistes Décorateurs (S.A.D.) ses laques: Le Magicien de la nuit qu’admire Jacques Doucet, le découvreur de talents qui venait de se tourner vers les décorateurs Paul Iribe et Paul-Emile Legrain pour son studio.
Elle crée pour lui le paravent rouge orangé Le Destin, puis la table aux lotus et le guéridon au bilboquet.
Doucet tente de l’introduire dans son monde, lui présente Madame Tachard. Mais l’indépendante Eileen Gray s’échappe et repart en voyage, à Sarajevo, juste avant l’assassinat fatal à la paix.
1914
En compagnie de la Duchesse de Clermont-Tonnerre qui avait écrit un article élogieux sur son travail dans Feuillets d’art, Eileen Gray devient ambulancière dans Paris.
1915
Pressée par sa mère, elle repart en Angleterre, emmenant Sougawara.
Son frère aîné James meurt à la guerre.
1918
l’Armistice est signé.
De retour à Paris, Eileen Gray accepte pour la première fois une commande : celle de l’ancienne première vendeuse de Madame Tachard, Madame Mathieu-Lévy qui rêve à la fois d’Art déco et d’extravagance pour son appartement de la rue de Lota dans le XVIe arrondissement.
Le travail d’Eileen Gray va s’étaler sur quatre ans, adoptant certaines formes angulaires issues du Cubisme en vogue pour des paravents en blocs noirs articulés : 450 de ceux-ci dilatent l’espace de l’entrée de l’appartement.
Une autre source d’inspiration est celle des Ballets Russes et la décoratrice imagine un canapé en forme de pirogue exotique.
Le Baron Adolf de Meyer la photographie dans son appartement aux lampes composées autour d’un œuf d’autruche.
Les autres meubles sont noirs, à peine rehaussés d’ivoire ou tapissés d’argent mat.
Un moment flattée de l’intérêt de la presse pour son l’agencement de son appartement, Madame Mathieu-Lévy change d’avis et chargera l’architecte Paul Ruaud de tout reprendre en blanc.
Son fauteuil aux serpents qui se dressent en guise d’accoudoirs est à cette époque recouvert d’un tissu rose saumon à fines rayures C’est à ce moment qu’Eileen Gray crée à sa demande un canapé aux extrémités cubiques et propose deux exemplaires de son fauteuil blanc Bibendum.
On peut voir le résultat dansL’Illustration de 1933 …sans toutefois y lire le nom de la créatrice !
1920
Elle voyage au Mexique et visite en particulier Teotihuacan (dont un plan figurera dans une de ses maisons méditerranéennes), elle prend part au premier vol du service postal qui relie New York à Acapulco.
1922
Elle fait la connaissance de Damia, grande tragédienne de la chanson, aussi extravertie qu’Eileen est réservée.
Eileen Gray devient une vraie garçonne en manteau de chez Poiret et chapeau de chez Lanvin.
C’est l’époque où l’Académie française, réservée aux hommes, risqua un moment d’être concurrencée par le féministe Temple de l’amitié ! Pour son amie Damia, elle crée en laque un fauteuil à la sirène.
En 1922 aussi a lieu l’inauguration de sa boutique au 217 rue du faubourg-Saint-Honoré, en face de la salle Pleyel, intituléeJean Désert.
Des célébrités politiques, des artistes, des architectes, le vicomte de Noailles, Paul Poiret, Elsa Schiparelli sont clients.
Jean-Henri Labourdette, styliste automobile l’est aussi, qui lui parle de l’aluminium. (Eileen Gray s’en souviendra pour l’intérieur de la villa de Roquebrune-Cap-Martin).
Elle se décide à exposer au Salon d’Automne, y rencontre Robert Mallet-Stevens qui lui commande un tapis et un meuble pour la villa des Noailles qu’il est en train de construire à Hyères.
En décembre elle s’engage à participer à une exposition d’art français à Amsterdam.
En 1923
Invitée à la XIVe exposition de la Société des Artistes Décorateurs, elle présente Chambre à coucher pour Monte-Carlo (ou Hall 1922).
Elle simplifie ses propositions décoratives au moyen de laque noire et rouge sombre.
Les critiques sont partagées.
En France, seul Guillaume Jeanneau défend sa poétique; aux Pays-Bas, l’architecte Sybold van Ravesteyn du groupe De Stijl, la remarque.
Enthousiasmée, elle réalise la table De Stijl à éléments géométriques en porte-à-faux qui semble préfigurer ses maquettes d’architecture.
Car l’architecture attire Eileen Gray.
La même année 1923, à la Galerie de l’Effort Moderne Léonce Rosenberg présente une exposition consacrée à l’architecture hollandaise, et c’est peut-être à cette occasion quelle rencontre le jeune architecte d’origine roumaine Jean Badovici. Diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture, attiré par la théorie, il réussit à convaincre l’éditeur Albert Morancé et lance sa revueL’Architecture vivante. (La revue L’Esprit nouveau existait déjà depuis 1920.)
Eileen Gray se met à réfléchir au moyen de croquis à partir de la petite maison d’Adolf Loos.
Elle abandonne la laque : tel un couturier qui passe de la Haute Couture au prêt-à-porter, elle expérimente la bakélite, le celluloïd, le bois brûlé, le sycomore, le tube d’acier soudé et chromé, et ceci dans des formes simples.
On pense au mot de Cocteau devant l’élégance austère des meubles de Jean-Michel Frank : -ce jeune est charmant, dommage qu’il ait été cambriolé !
1924
Pierre Chareau invite Eileen Gray à exposer des objets dans son stand de la S.A.D.
Eileen, de son côté, invite dans sa galerie Chana Orloff, Seizo Sougawara, Ossip Zadkine.
La revue hollandaise Wendingen, proche du mouvement De Stijl, consacre un numéro à Eileen Gray avec une introduction de Jan Wils et un article de Jean Badovici.
Son texte tente de cerner les potentialités d’Eileen Gray, son sens constructif et la sensibilité dont elle fait preuve. J.J.-P. Oud, séduit, lui adresse une carte postale en Irlande.
Mais c’est Jean Badovici qui lui pose la question cruciale :
-Pourquoi ne construisez-vous pas ? …Badovici qui n’est pas sans rêver d’un petit refuge sur la Côte d’Azur.
Maison avec petite fabrique, un bois qui hésite entre la sculpture et la maquette, exprime peut-être l a manière d’Eileen Gray d’approcher l’architecture.
Elle se forme secrètement en accompagnant son ami Badovici dans ses reportages en Hollande et en Allemagne.
Déjà elle l’avait aidé à moderniser de vieilles maisons à Vézelay.
Elle accompagne Adrienne Gorska, autre architecte de l’ESA, sur ses chantiers à Paris et assimile très vite.
1925
À l’Exposition le Pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier est tenu à l’écart, Eileen Gray, elle, part visiter à Utrecht la maison Schröder de Gerrit Rietveld avec Badovici.
1926
Elle est photographiée par Berenice Abbott.
Maison pour un ingénieur fait encore partie de son œuvre simplement projetée.
C’est au Cap Martin, à Roquebrune, qu’elle choisit un terrain qu’elle achète au nom de Badovici, et commence à travailler à partir de maquette et de plans étudiant la topographie, la trajectoire du soleil et le sens des vents.
1927
Elle achète aussi des parcelles sur la route de Castellar pour elle seule.
Toujours avec Badovici, elle visite la cité du Weissenhof à Stuttgart et l’exposition Die Wohnung.
1926-1929
Elle est sur le chantier de la villa de Roquebrune Cap-Martin.
Elle fait venir quelques meubles de Jean Désert et en conçoit de nouveaux pour la villa, certains sont intégrés dans les murs.
Douée d’un sens pratique, elle élabore une sorte demobilier de camping, escamotable et souvent à double fonction.
Son désir est l’indépendance offerte à chacun : dans la villa qui n’est pas très grande, (la grande pièce fait 14 m de long) chaque chambre a sa sortie.
Elle s’est souvenu des principes de Le Corbusier que publie son ami Badovici : les pilotis, le toit plat, le plan libre, la grande horizontale vitrée sur la façade libre, est en fait hybride.
L’intérieur est aussi axé sur un escalier hélicoïdal de distribution des espaces dans le sens horizontal et vertical.
Badovici est venu la conseiller quand son occupation de rédacteur-en-chef à Paris lui en laissait le loisir.
La villa s’appelle E.1027 : E comme Eileen, 10 car le J de Jean est la 10e lettre de l’alphabet, 2 comme B, la 2e et 7 comme la 7e, le G de Gray ; c’est la traduction de ce langage lettré et chiffré.
Le style rappelle celui des paquebots qu’elle a pris vers l’Amérique : coursive, bastingage de toile, bouée de sauvetage, sur le toit sorte de phare éclairé surmonté d’un fanion en haut d’un mât ; à l’intérieur, Transat,
tapis Marine d’abord, carte marine éclairée au mur pour rêver de voyage et petites étagères repliables comme dans une cabine de bateau…
Dans l’entrée elle inscrit Défense de rire car les matériaux industriels sont inattendus : liège pour un plateau de table, aluminium pour gainer une armoire de toilette et la baignoire, métal industriel perforé pour un meuble à tiroirs et un paravent, tube d’acier chromé pour les sièges et les miroirs.
Pour l’emploi du tube, elle a précédé Le Corbusier et Charlotte Perriand.
(Celle-ci superposera aussi des tiroirs, en plastique, et reproduira un paravent en blocs).
Par l’intermédiaire d’Henri-Pierre Roché, le jeune Maharadjah d’Indore lui commande son déjà célèbre Transat et une lampe Satellite.
Maison en bord de mer a été publiée dans un numéro spécial de L’Architecture vivante avec textes et photographies présentées en portfolio.
Elle emmène Badovici au Pérou (elle donnera le nom de Lou Perou à la dernière maison qu’elle entreprendra d’agrandir à l’âge de 75 ans sur un terrain à elle près de Saint-Tropez) puis de rénove pour lui le petit appartement de la rue de Chateaubriand à Paris.
Elle s’inscrit à l’Union des Artistes Modernes (l’U. A. M.) qui vient de se créer.
1930
Après la crise de 1929, elle ferme Jean Désert et la rue Guénégaud.
E.1027 a les honneurs du tout premier numéro deL’Architecture d’aujourd’hui.
Elle en présente les plans à la première exposition de l’ U. A. M.
1931
Elle montre un système de rangements à la 2e exposition de l’U. A. M.
1932
Eileen Gray commence, sans l’aide de Badovici cette fois, au bord de la route qui mène à Castellar, la construction d’une maison à soi, selon la formule de Virginia Woolf : Tempe a pailla qui nécessitera deux années de travaux car Il faut de la paille et du temps pour faire mûrir les figues… le vieux dicton mentonnais le dit bien.
1933
Maison pour deux sculpteurs.
Elle expose au XXIVe SAD et au Salon d’Automne.
1934
Elle conçoit des meubles pour sa maison de Castellar qu’elle vient de finir, démissionne de l’U. A. M., invite à un voyage au Mexique Badovici dont la revue vient de s’arrêter(1923-1933),repasse par New York où elle rencontre l’architecte de la maison-coquille Frederick Kiesler, visite l’exposition du Moma Machine Art.
1936
Ses maisons Ellipse sont à pré-fabriquer.
Favorisée par la naissance et la fortune, Eileen Gray est sensible aux problèmes sociaux et les projets qui vont se succéder le montrent.
1937
Au Pavillon des Temps Nouveaux de Le Corbusier, Badovici présente un bateau de sauvetage, qui sera publié dans le livre de Le Corbusier Des Canons, des munitions ? Merci ! Des Logements, SVP… Elle présente son projet de Centre de vacances et de loisirs avec des bungalows préfabriqués et démontables.
1937-1939
Le Corbusier avait félicité par écrit Eileen Gray pour E.1027 dont il était, avec sa femme, un habitué.
Resté seul, il y effectue plusieurs peintures murales au grand dam d’Eileen Gray et de Badovici.
Il tente de protester par écrit. : -tu ne crois pas que tu y es allé un peu fort pour l’intérieur ?déclare Fernand Léger, auteur d’une peinture murale à Vézelay et habitué de la villa.
L’équilibre fusionnel entre l’intérieur et l’extérieur n’est plus le même. Une polémique va s’instaurer.
1941
En sa qualité d’étrangère, elle doit quitter la côte et s’installe dans le Vaucluse à Lourmarin puis à Cavaillon.
1944
Son petit appartement de Saint-Tropez a été bombardé, une partie de ses archives brûlée.
1945
À la Libération, elle retourne à Castellar constater les dégâts.
Badovici participe sous la direction d’André Lurçat à la reconstruction de la ville de Maubeuge qui a été presque totalement bombardée.
Eileen Gray s’y intéresse.
1946-1947
De plus en plus, elle cherche des solutions aux problèmes sociaux de son époque : elle commence à travailler à unCentre culturel et social.
1947
Elle élabore le projet d’un Club ouvrier.
1949
Le Corbusier décide de construire un cabanon communiquant avec l’habitation et le restaurant l’Etoile de mer grâce au bon accueil de Thomas Rebutato.
1947-1953
Elle reconstruit Tempe a pailla qu’elle finit par vendre au peintre Graham Sutherland.
1955
René Herbst qui célèbre le 25e anniversaire de l’U. A. M. dira d’Eileen Gray : -« Elle était la plus douée d’entre nous».
1956
Jean Badovici meurt à Monaco. La villa E1027 est revendue à Madame Schelbert.
1958
Eileen Gray visite l’Exposition de Bruxelles avec sa nièce la peintre Prunella Clough.
1959
Son Centre culturel et social des années 40 est publié dans L’Architecture d’Aujourd’hui.
1968
Josef Rykwert publie dans la revue Domus un bel article sur Eileen Gray.
1972
Le paravent Le Destin de la collection Jacques Doucet est vendu aux enchères à un prix record à Drouot, ce qui contribue aussi à la faire redécouvrir.
Elle est nommée Royal designer for Industry en Angleterre.
1973
Honneurs tardifs : elle a droit à une rétrospective du RIBA (Royal Institute of British Architects) à Londres, à une exposition itinérante aux Etats-Unis d’Amérique.
Elle est élue Honorary Fellow en Irlande.
31 octobre 1976
Eileen Gray meurt à Paris.
Elle a vécu 98 ans.
Elle n’a pas eu le temps de faire le voyage en Patagonie dont elle disait rêver devant une carte accrochée rue Bonaparte.
Ses paravents et meubles en laque ont fait le bonheur des collectionneurs.
Elle a construit et reconstruit et surtout anticipé d’une manière étonnante le goût pour le mobilier design qui sera celui du tournant du siècle, le XXIe…
Des acquisitions par de grands musées et des expositions vont le révéler ainsi qu’en 1998, le classement de son œuvre maîtresse, la villa E1027 comme monument historique.
Monica Baillon
- Eileen Gray par Peter Adam. Paris. Editions Adam Biro, 1989
-Peter Adam: Eileen Gray, her life and work: the biography .Munich. Editions Schirmer/Mosel, 2009.
