Le Cabanon

Lieux

Le Corbusier commence son livre La Ville radieuse par ce constat : “Je suis attiré par toutes les organisations naturelles”.

De fait il a toujours apprécié la vie simple, celle de ses premières vacances avec Yvonne dans une simple auberge en bois au bord de la mer, dans le Bassin d’Arcachon. Il donne, en 1927, une conférence dans laquelle il célèbre les baraques des pêcheurs dans la forêt de pins du Bassin d’Arcachon – “les maisons de sauvages” comme il le dit à sa mère – en tant que parfaits exemples d’habitation : pas seulement des maisons mais des palais.

Le fait qu’il qualifie E.1027 comme une” baraque”, ne doit pas être entendu dans un sens dépréciatif.

La “baraque” qu’il construit pour lui-même contre le restaurant de poissons de l’Étoile de mer combine son amour pour une vie simple, pour le soleil, la mer et la bonne nourriture à une réflexion sur les éléments premiers de la forme architecturale.

Le 4 octobre 1954, il écrit à son amie Marguerite Tjader-Harris, “Je commence à vous envier dans vos intentions de vous cloîtrer entre quatre murs.

J’aimerais bien en faire autant”.

 

Le Corbusier a visité E.1027 à plusieurs reprises à partir des années 30, après le départ d’Eileen Gray. Par exemple, le 3 août 1939 il écrit à Badovici pour lui dire qu’il voudrait y résider, non seulement pour profiter du soleil et de la mer, mais aussi pour peindre : “J’ai de plus une furieuse envie de salir des murs: dix compositions sont prêtes, de quoi tout barbouiller”.

En août 1949, il choisit la villa pour travailler sur le plan d’urbanisme de Bogota, avec José Luis Sert, Paul-Lester Wiener et une équipe de dessinateurs.

L’accord qu’il conclut avec Thomas Rebutato, qui vient d’ouvrir L’Étoile de mer, pour nourrir les vingt dessinateurs durant leur séjour, marque le début d’une solide amitié.

Le Corbusier se lance alors dans un ambitieux projet d’un village de vacances (“Roq”) qui serait construit sur la pente qui s’étend sous les remparts du château.

Bien que le projet ne prenne pas corps, il argumente sur le fait que son architecture serait une bonne protection du littoral contre l’invasion de villas bigarrées.

Trouver une solution architecturale pour les loisirs était l’un des fondements de son urbanisme, et Roq lui donna une nouvelle occasion de se confronter avec la distribution spatiale de l’existenzminimum (du logement minimum) fondé sur les mesures du Modulor de 226x 226 centimètres.

 

Parallèlement aux premiers croquis pour Roq, Le Corbusier reprend un projet de Robert Rebutato, souhaitant construire huit maisons de vacance sur son terrain (plan de Fernand Pietra, du 8 septembre 1948).

Le Corbusier commence par envisager un groupe de six ou sept maisons (“Rob”) destiné à prendre place sur la bande de terre qui jouxte le restaurant.

Les six résidences de vacances et les douze chambres pour “campeurs” devaient fournir un revenu modeste à Robert Rebutato, et Le Corbusier proposait de retenir un studio pour lui-même.

Situées à seulement 2.50m au dessus de la mer, et s’élevant environ 11 mètres, ces maisons auraient encombré le terrain et barré la vue de la mer.

Ce projet évolue pendant les six années suivantes.

De septembre à décembre 1951, Le Corbusier s’inquiète de la vue de l’Étoile de Mer et réduit la hauteur des maisons, en les déplaçant vers le sud est.

La vue de la mer préoccupait Le Corbusier d’autant plus que c’était à ce moment là qu’il conçut le projet de se construire un cabanon adjacent à l’Étoile de Mer.

Dans le Modulor II, Le Corbusier situe l’origine de cette aventure dans un croquis tracé sur un coin de table qu’il offrit à Yvonne le 30 septembre 1951.

Ce modeste mais très pensé croquis sera développé par Jacques Michel et André Wogensky à l’agence pendant l’hiver de 1951-2, et le cabanon sera construit et habité pendant l’été 1952.

Le Corbusier travaillait sur les détails de l’ameublement en juin 1952.

 

Le plan du Cabanon consiste en un carré de 366×366cm, collé à L’Étoile de mer par un couloir de 70cm de large qui abrite, à son extrémité, un WC.

La ligne de toiture suit celle du restaurant, ménageant en hauteur des espaces de rangement.

Comme dans les habitations vernaculaires qu’admirait Le Corbusier, tout est conçu à partir de la vie de tous les jours : deux lits au nord-est, avec une fenêtre à hauteur de couchage donnant sur le mur de restanque de l’arrière, constitue la zone nuit.

Dans le coin Sud, on trouve un petit lavabo suspendu en métal associé à une fenêtre donnant sur le magnifique caroubier et une mince meurtrière de ventilation.

Le reste de la partie Sud constitue l’espace de séjour, avec une table fixe orientée de sorte à offrir une vue sur la baie de Monte-Carlo.

Un placard sur le côté nord-ouest adossé au couloir, complète le mobilier. Les sièges sont constitués par des boîtes rectangulaires creusées de poignées qui permettent une assise haute ou basse.

 

Mais si le Cabanon peut être assimilé de par son austère fonctionnalité à un chalet de camping, il répond aussi à de vastes thèmes d’architecture.

L’ordre géométrique de l’espace unique se construit sur une spirale qui fixe les positions du mobilier.

Comme dans tous les travaux de Le Corbusier, chaque détail est considéré non seulement dans son rôle immédiat mais aussi ouvrant sur de plus larges applications.

Cette unité résidentielle est tout à la fois très personnelle et générique.

La construction elle-même mêle le fait artisanal et l’industriel. Le Corbusier confia la construction du Cabanon à son ami le charpentier Charles Barbéris qui la réalisa dans son atelier en Corse.

Les panneaux et les éléments structuraux arrivèrent par train et furent déchargés, grâce à un arrangement particulier, directement depuis les voies ferrées jusqu’au site.

Comme à l’Unité d’Habitation de Marseille, les détails standardisés de Barbéris étaient chaleureux et agréables au toucher.

Beaucoup de détails étaient curieusement bricolés : les fermetures des fenêtres consistaient en de très simples crochets.

En juillet 1954, Rebutato monte une baraque de chantier, près du cabanon, comme ‘atelier’ pour Le Corbusier, dans laquelle il pouvait entreposer ses dessins et travailler quand il ne faisait pas trop chaud.

 

Le Corbusier décida de percer une porte dans la cloison du couloir qui débouchait dans la chambre à coucher des Rebutato.

Un ingénieux coffre à bijoux pour Yvonne était caché dans le chambranle de la porte.

Les extérieurs du Cabanon, en dosses de pin, semblent avoir été proposés par Barbéris comme une solution d’isolation mais elle répond également à l’image que se fait Le Corbusier de la cabane primitive.

 

Deux ans plus tard (entre aout et novembre 1954), Le Corbusier dessine cinq ‘Unités de camping’, qui seront construites à ses propres frais en paiement de son achat de 1280m2 du terrain de Rebutato, comprenant non seulement l’emprise du cabanon et de l’atelier, mais aussi toute la partie en bas, où seraient localisées les maisons Rob.

 

En ce qui concerne l’affaire Roq, qui trainait toujours en 1954, il obtint la promesse d’un concours financier de son amie et ancienne amante Marguerite Tjader-Harris.

Le contrat allait être signé lorsque, en février 1955, une épouvantable tempête montra l’impossibilité de construire sur les rochers trop proches de la mer.

 

Le Corbusier apparaît comme un client très satisfait de sa propre invention.

Là, dans le paysage classique méditerranéen il peut réfléchir et travailler en paix, choyé par ses bons amis, les Rebutato.

Tim Benton